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" Soit disant " Fonction de cadre ?
juillet 2014, par Gougaud Pierre 

« Soit disant faisant fonction de cadre », c’est l’expression utilisée en ma présence pour parler de ma fonction. À travers elle, toute une légitimité d’exercice est posée. Quel regard est porté sur le personnel exerçant les fonctions de cadre de santé ? La fonction donne-t-elle une légitimité à la personne en l’absence de validation du titre ? C’est quoi être « faisant fonction » ? Je vous propose de vous livrer mes réflexions sur cette position que certains qualifient de précaire en suivant mon parcours professionnel.

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Tout petit déjà …

Une envie depuis ma sortie de l’école. Tout juste diplômé manipulateur, cette fonction m’attirait et continue à m’attirer. Un tout indissociable et bien diffus d’appel de l’inconnu, de prise de risque, d’envie de mener une carrière, de mise en place de projet, d’accompagnement d’équipe.

Fort de cette envie, j’investis le métier manipulateur dans le secteur privé puis dans la fonction publique hospitalière. C’est à l’hôpital que la chance m’est venue grâce à un projet de restructuration de service et à la demande très spécifique du cadre en place de m’intégrer au projet. Devant ma complète implication dans la réalisation du projet en question, l’encadrement supérieur me propose d’élaborer un projet professionnel en vue d’accéder à un poste d’encadrement.

L’élaboration du projet professionnel, pas si facile

Première étape : la prise de recul

Difficile au tout début de se projeter véritablement, de montrer tout l’intérêt que l’on porte à cette fonction. A ce stade où tout semble assez abstrait, la difficulté est majorée par le nécessaire passage des questionnements à l’écriture. Car l’écriture est primordiale, c’est la clé qui permet de dénouer son esprit. De plus, elle permet aussi de faire le point sur sa carrière professionnelle, de rassembler les pièces du puzzle.

Se projeter reste un des points les plus délicats, soulevant une foule de questions : sans jamais avoir pratiqué une activité, comment peut-on savoir comment elle fonctionne ? avec mes qualités et mes défauts, qu’est-ce que je peux apporter à l’institution et que m’apportera –t-elle en retour ? cette fonction est difficile, positionnée entre l’enclume et le marteau : aurai-je le dos suffisamment solide pour en supporter toute la pression ? toutes ces injonctions paradoxales qui alimentent le quotidien viendront-elles à bout de mon enthousiasme et de ma volonté de m’engager sur le chemin caillouteux du management des équipes et de l’encadrement de ces dernières ?

Deuxième étape : la présentation, une rencontre, une révélation

C’est devant un jury composé de deux Cadres supérieurs et du Directeur de soins que je présente mon projet professionnel. Se jouent alors la validation de ce dernier et mon avenir de cadre. L’enjeu est d’autant plus important que j’ai conscience qu’à ce niveau je serai bien au clair avec la nébuleuse envie d’encadrer des équipes.

Cet entretien a été pour moi comme une révélation : j’arrive à mettre des mots sur ma détermination et mon envie de mener mon projet à bien. Nous ne parlons pas encore le même langage, mais je sens que cela correspond à mes attentes ; ma vision de l’encadrement est bien en adéquation avec ce qu’attend l’institution. J’espère ne pas me tromper car je percevrais une non validation comme un véritable échec. Mais le ressenti est bon, la direction décide de me donner une véritable chance et me nomme Faisant Fonction de Cadre de Santé.

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Il était une fois

La prise de poste, un nouveau départ, c’est en se confrontant à la réalité du terrain que je vais pouvoir évaluer mes capacités à exercer cette fonction.

Premier jour, seul pour 47 agents, dans mon bureau vide et un problème d’absentéisme à gérer… Ma tutrice n’a pu être présente et nous n’avons pas, pour l’instant, de cadre supérieur… Il semblerait que les remplacements inopinés soient gérés par un système de points bleus ? Je n’ai pas le décodeur !

Heureusement l’équipe est participative. Et j’apprends que derrière un point bleu se trouve le manipulateur remplaçant des absences surprises. Pour ce cas précis, c’est Jocelyne qui a gagné le gros lot. Je déambule donc dans les couloirs à la recherche d’une certaine Jocelyne, mais qui est elle .... ?

Premiers pas dans le service, première prise de risque, je sens l’équipe à l’affut de ce premier problème et de ma capacité à le régler. On dit que le premier contact est souvent le plus important, j’aurai peut être aimé qu’il se passe autrement. Les premières questions qui me viennent sont-elles légitimes, ou bien ne suis-je pas à la hauteur ? Qu’est-ce que je fais là ? Où est ma place au sein de cette équipe ? Mais il faut tenir le cap, résoudre cette problématique à tout prix pour gagner en crédibilité… ou bien est-ce déjà trop tard ? On fera le point plus tard ; pour l’instant je n’ai plus le temps de me poser des questions. Mon prédécesseur est parti à l’école des cadres depuis un mois, je n’ai pas de relève, un ordinateur vide, un téléphone, une boite mail, des dossiers bien classés et un immense sentiment d’abandon. Tout est allé si vite, mais je me refuse à l’échec. Avec l’arrivée de mon binôme le surlendemain, mon sentiment de solitude se dissipe peu à peu. Enfin je vais pouvoir commencer à travailler plus sereinement. Je suis enfin présenté à l’équipe que je vais encadrer, ça y est !! Je suis officiellement Faisant Fonction de Cadre de Santé (FFCS) !!

FFCS au pays des merveilles.

Quelques mois ont passé, il est temps pour moi de faire un premier bilan.

Je suis d’abord, conforté dans l’idée de poursuivre sur la voie de l’encadrement : c’est le point le plus important. Les rouages sont nombreux et j’en découvre quelques-uns au fil du temps en me frottant à la dure réalité du terrain. Les stratégies pullulent, se recoupent et dans ce contexte actuel restrictif, certains cherchent à tirer leur épingle du jeu dicté par l’institution. Ma place, je pense l’avoir trouvée : à l’écoute, en permanence en train d’observer les comportements, de les analyser pour suivre ma propre voie. Ma légitimité, je l’ai gagnée à la force du poignet, mais rapidement auprès de ma hiérarchie.

En ce qui concerne mes collègues cadres, je n’en suis pas aussi certain, peut-être est-ce dû à la nébuleuse de la fonction, mais à aucun moment on ne me le fait ressentir. Ce qui pour moi est déjà une certaine marque d’acceptation. La seule fois où mon positionnement de faisant fonction m’a été clairement signifié, ça a été au travers de ce lapidaire « c’est vous le soi-disant faisant fonction ».

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Je ne peux pas m’encadrer ce cadre …

Au sein d’un service de 44 Manipulateurs, j’ai la responsabilité de 18 d’entre eux, sur un secteur en 12H. L’équipe est mixte, de tous âges et les MER (manipulateurs en radiologie) proviennent de différents horizons.

Le premier contact est rugueux, l’équipe attend la validation des congés de Noël. Je vois bien que ça ne va pas se passer sans mal. C’est effectivement le cas, ma position est la suivante : je tranche, selon des règles inexistantes … Je ne veux plus jamais me retrouver devant une situation similaire…

Donc une mise au point avec l’équipe est faite, et c’est à ce moment précis que ma place de cadre est clairement annoncée. Attention ! je connais certains d’entre vous, quelques uns m’ont même formé sur des postes MER, mais aujourd’hui, du haut de mes 29 ans, je représente votre hiérarchie … Le message est lancé mais est perçu de manière bien différente selon les agents. Accepter de se retrouver sous l’autorité d’une personne plus jeune est une épreuve complexe ; même si l’âge n’est en aucun cas gage de compétence, il peut sûrement rassurer.

Une remarque faite sur la couleur de ma barbe par rapport à celle de mon prédécesseur en dit long sur la représentation du cadre par les agents. Sa barbe beaucoup plus grisonnante que la mienne donne une certaine confiance que je n’inspire pas au premier abord. La légitimité se gagnerait-elle auprès des équipes grâce à une barbe ou une coupe de cheveu ? En réalité je ne crois pas, la comparaison est humaine et naturelle.

L’équipe a su me découvrir au fil du temps, mais ma légitimité a été mise à rude épreuve, les tests incessants sur les sujets épineux, les rivalités, les injonctions, les jeux de pouvoir, les intimidations … Grâce au soutien de ma tutrice, de mon encadrement supérieur et une véritable prise de position de ma part, je pense avoir gagné la confiance de l’équipe par le biais de l’équité. Il y a toujours les irréductibles mécontents, mais dans l’ensemble, au bout de presqu’un an, j’ai trouvé ma place. J’ai vendu chèrement ma peau, fait des sacrifices, des compromis, fait preuve d’autorité, d’accompagnement.

Cette fonction bien que complexe et énergivore permet aussi des relations humaines privilégiées avec les agents, les écouter, répondre à leur questionnement est primordial. Même si parfois le temps manque, le fait d’être à l’écoute de l’équipe permet de mieux anticiper l’avenir, ce temps-là n’est jamais perdu.

Le saint Graal

Le concours cadre se profile à l’horizon, mais déjà les premières difficultés apparaissent. A cause d’une politique d’établissement et dans le cadre de l’harmonisation des pratiques, on me propose fortement de repousser ma présentation au concours d’une année … Les échéances changent pour moi, pour mon objectif premier à atteindre. Que dois-je faire ? Accepter ou bien me prendre en main et faire que mon projet devienne beaucoup plus personnel que prévu … ?

Nous verrons bien de quoi l’avenir sera fait, pour le moment je fais mon bonhomme de chemin au sein de cette complexe et nébuleuse institution qu’est l’hôpital public.

Une fonction précaire … pas si sûr

La précarité, la légitimité, le faisant fonction y est confronté, c’est certain. Mais c’est à lui et à lui seul de faire en sorte de s’en extirper, c’est à lui de créer son échappatoire.

Faire ses preuves est le maitre mot, prouver que l’on en est capable, dans la difficulté, dans la douleur. Qui a dit que la fonction cadre était facile ? Pourquoi cela devrait-il être différent pour le faisant fonction ? il est en première ligne, à sa place, comme doit l’être un cadre.

Mon humble expérience montre qu’il est primordial de trouver de bons appuis autour de soi, il faut se créer son réseau, son cercle de communication et s’ouvrir aux autres, être à l’écoute, apprendre d’eux, ne pas avoir peur d’échanger.

Cette fonction est comme une révélation à moi-même, un test grandeur nature pour savoir si je suis à la hauteur ou non de la future fonction que je souhaite exercer avec passion.

Photos : Paris, 2011, 2013 ©serge cannasse




     
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