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Penser la famille à partir de l’enfant
 
Sullerot Évelyne
mars 2008, par serge cannasse 

Cofondatrice du Mouvement pour le Planning Familial, Évelyne Sullerot est sociologue, expert international, membre honoraire du Conseil Économique et Social, correspondant de l’Institut. Fin 2005, elle a publié avec Michel Godet, pour le Conseil d’Analyse Économique, un rapport en faveur d’une politique familiale vigoureuse ; les auteurs proposent en particulier la « familialisation » de la CSG. Elle a également publié début 2006 un livre sur l’évolution de la famille depuis l’après-guerre.

Pour vous, la famille a été bouleversée par trois révolutions qui se succèdent dans le temps, mais indépendantes l’une de l’autre : contraceptive (1965), sexuelle (1975) et génétique (1985). Il est plutôt inhabituel de séparer les deux premières.

Elles sont pourtant totalement différentes à la fois par leurs promoteurs et par leurs conséquences. La révolution contraceptive a été portée par les femmes. Grâce à la pilule, elles ont pu choisir d’avoir un enfant ou pas, c’est-à-dire d’abandonner la passivité, résignée ou joyeuse, pour planifier leur vie, en faisant des études et en travaillant. Dans les dix années suivant le choc pétrolier de 1974, les hommes ont perdu 350 000 emplois, les femmes en ont gagné 4,5 millions ! Les principaux effets de la révolution contraceptive ont été aussi une forte diminution du nombre des mariages, moins de naissances (dont la moitié hors mariage) et un constant recul de l’âge à la première maternité. Devenues plus autonomes, les femmes sont devenues beaucoup plus exigeantes à l’égard du mariage et plus facilement déçues que les hommes. Et 75 % des divorces sont initiés par les femmes.

Différentes lois ont tenté de changer le mariage pour l’adapter à une famille plus ouverte, fondée sur l’égalité entre l’homme et la femme. Mais rien n’y a fait. Ainsi, dans les couples de concubins, ce sont en général les femmes qui ont choisi de ne pas se marier. Aujourd’hui, le mariage n’est plus le fondement de la famille. A partir de 1965, la natalité a chuté progressivement d’environ 3 enfants par femme à un peu moins de 2. Le renouvellement des générations n’est pas assuré.

Les femmes ont l’illusion que le calendrier de leur fécondité peut s’adapter à celui de leur carrière et de leurs amours. Elles ont leur premier enfant de plus en plus tard, ce qui pose un problème majeur de santé publique. Nous vivons dans une société où l’adolescence est prolongée jusqu’à 30 ans !

La révolution sexuelle, elle, a été voulue par les hommes qui, dans les années 70, ont cru qu’ils constituaient une génération complètement nouvelle, opposée à la famille. Ils ont fait de la sexualité une valeur inaliénable de chaque individu. Les commerçants se sont emparés de l’affaire “sexe”, avec le succès que l’on connaît.

La révolution sexuelle ne se préoccupe pas des enfants. Elle a vite opposé les hommes aux féministes, qui ont manifesté d’emblée une grande résistance à son égard. Cela s’est traduit par une forte demande de criminalisation, manifeste dans la forte aggravation des peines pour viol et les trois lois successives sur le harcèlement sexuel. On assiste à ce paradoxe : un emballement du commerce à connotation sexuelle (tout est permis, tout peut se vendre) et une criminalisation accrue de la sexualité, qui culmine dans ce fait entièrement nouveau que, pour divorcer, des femmes accusent leur mari d’attouchements sexuels sur leur enfant !

Certains pays ont connu la révolution contraceptive, mais pas de révolution sexuelle. On y met des stérilets, on y vend la pilule, on s’y marie plus tard, on y a beaucoup moins d’enfants, mais sans liberté sexuelle. Au Maroc, l’âge moyen du mariage des femmes est passé de 18 ans à 28 ans en dix ans ! Le mouvement d’urbanisation y est très fort. Les jeunes filles trouvent plus facilement du travail dans les services que leurs frères, et comme elles gagnent un peu d’argent, l’âge de leur mariage est reculé. Au Maghreb, le nombre moyen d’enfants, lié au niveau d’éducation de la femme, a chuté de 6 enfants par femme à 2 ou 3, du fait de la révolution contraceptive. Mais si les femmes font des études secondaires et prennent la pilule, personne ne peut soutenir qu’une révolution sexuelle à l’occidentale s’est produite dans ces pays.

Et la révolution génétique ?

Complètement inattendue, venue plus tard, elle tend à bouleverser les statuts et les rôles dans la famille. Autrefois, alors que la Nature ne permettait pas au père d’être sûr de sa paternité, le Code avait fait de lui la pierre angulaire de la famille. Tout procédait de lui selon la loi. Puis, avec la révolution contraceptive, la décision de fécondité est passée aux femmes et la mère est devenue le personnage principal de la famille. Le père n’a plus été que celui que la mère désignait comme tel, pour reprendre une formule célèbre de Françoise Dolto. Avec l’ADN, retournement : le père peut être déterminé avec une certitude absolue.

La révolution génétique contribue à réhabiliter le père. Désormais, chacun des parents peut reconnaître son enfant. Le centre de gravité de la famille n’est plus le mariage, mais la filiation, que les parents vivent ensemble ou soient séparés.

On ne reviendra pas sur les acquis de la génétique, en dépit des résistances. Pendant 30 ans, au moment de la séparation d’un couple, marié ou non, les juges ont choisi de rattacher l’enfant à la mère dans une proportion considérable des cas (88 %). La famille monoparentale a été une fabrication des juges. Ce n’est qu’en 2002 qu’a été reconnu le principe de “coparentalité”, et donc l’autorité parentale conjointe même si les parents sont séparés.

La génétique ne fait pas toute l’identité de quelqu’un !

La génétique ne régit pas tout, mais chacun est formé de gènes venant pour moitié de sa mère et pour moitié de son père, à l’issue d’un tri auquel nous sommes complètement étrangers. Cela ne veut pas dire que nous sommes soumis au plein déterminisme. La noblesse de l’homme, c’est bien de se saisir du réel, de le comprendre et d’exercer sa liberté à partir de cette intelligence du réel, par exemple par l’éducation de ses enfants.

Nous devons donner à nos enfants une triple identité : génétique, sociale et culturelle. Ils ont besoin des trois. Les enfants nés sous x disent tous : « je ne sais pas qui je suis ni d’où je viens », et même si leurs liens avec leur famille adoptive sont intenses, ils souffrent terriblement. Aujourd’hui, les enfants étudient tous un peu de génétique en classe, ils sont curieux, on ne peut plus leur raconter des histoires. Ils ont droit à la vérité sur leurs origines.

Que devient la famille ?

Dans mon livre, je ne donne aucune définition de la famille. Disons qu’il n’y a de famille que s’il y a au moins un enfant, et que tout enfant a un père (et un seul) et une mère (et une seule), et que cette donnée de base ne peut être modifiée aisément. Or, depuis 40 ans, les adultes vivent avec le bonheur et le plaisir dans leur ligne de mire. Chaque membre du couple cherche son propre épanouissement, en donnant à la sexualité une place démesurée. S’il n’est plus comblé, il choisit de casser le couple, et donc la famille s’il y a un ou des enfants.

Les expressions " familles monoparentales " et " familles recomposées " procèdent de cet adultocentrisme. Au lieu de parler de famille monoparentale, il vaudrait mieux parler de famille biparentale séparée. Quant aux familles dites recomposées, elles le sont pour le parent qui refait un nouveau couple, mais pour les enfants, elles sont décomposées : ils ont leur père d’un côté, leur mère de l’autre et en plus un beau-père ou une belle-mère !

Le couple affectif et sexuel, marié ou non, le couple amoureux, est fragile, alors que les liens mère-enfant et père-enfant sont pérennes. Un homme et une femme qui ont ensemble un enfant forment un couple parental pour la vie, même s’ils se séparent. L’enfant a toujours deux parents, même s’ils vivent chacun de leur côté. Là est l’essentiel. Nous devons réfléchir à partir des enfants. En 2008, un enfant sur trois aura des parents séparés. C’est énorme. Je voudrais que les parents comprennent que, même séparés, ils restent père et mère. Ils doivent continuer à s’entendre pour tous deux assurer l’éducation de leur enfant.

Votre livre est non seulement un plaidoyer pour l’enfant, mais pour le père !

Le rôle du père comme référent est beaucoup plus important que n’ont voulu le dire les femmes. Pour la plupart des sociologues, les femmes sont toujours des victimes. Pourtant, dans les familles, elles sont les reines. Elles veulent être les éducatrices principales, car c’est un pouvoir. Le petit enfant a sans doute un peu plus besoin de sa mère que de son père. Mais ensuite, surtout à la pré-adolescence et à l’adolescence, la présence du père est importante et la séparation des parents est dramatique. Or ce sont justement les périodes où les couples ont la mauvaise idée de divorcer !

Cela nécessite que les hommes s’impliquent dans la vie domestique.

Oui. Nous avons l’exemple de deux pays prospères où la natalité a chuté dramatiquement parce que les hommes ne participent pas à la maison. Au Japon, le nombre de mariages a baissé de 65 % parce que les femmes ne veulent plus s’arrêter de travailler pour se mettre au service d’un mari et parce que les hommes ne veulent pas épouser une femme qui gagne autant ou plus qu’eux. En Espagne, où il n’y a guère de politique familiale, les femmes ne font plus d’enfants parce qu’elles veulent travailler et que les hommes n’aident pas à la maison.Ces pays vont connaître un avenir difficile. En France, le partage entre les hommes et les femmes est amorcé. Si les tâches domestiques se sont considérablement simplifiées, avec les appareils ménagers et les plats préparés, le temps des soins aux enfants est incompressible. Le véritable partage est ici. L’éducation doit être bi-parentale.

Qu’avez vous envie de dire aux médecins ?

Qu’ils doivent s’intéresser aux relations familiales. La génération actuelle des parents n’est pas assez responsable et pense que la société lui doit tout, que c’est à l’État de s’occuper des enfants en fournissant puéricultrices, psychologues, éducateurs, enseignants, etc. Sans un rapport stable et confiant avec leurs deux parents, les enfants ne vont pas bien. Par exemple, une enquête du Ministère de la Santé, ayant porté sur plus de 4 000 enfants âgés de 15 à 18 ans, a montré que ceux qui refusaient de fumer du cannabis étaient ceux à qui leur parents en avaient parlé, qui avaient un bon contact avec eux, qui se sentaient aimés et surveillés. Ceux qui abusaient du cannabis étaient souvent issus de familles « recomposées ». De même, plusieurs études ont montré que l’anxiété des adolescents, les idées suicidaires, l’anorexie, la boulimie, sont en lien avec les relations avec leurs parents. Devant un adolescent en difficulté, les médecins, en particulier les généralistes, doivent penser aux relations avec les parents qui sont déterminantes pour la santé physique et surtout psychique. Je crois beaucoup à la médiation familiale pour gérer les situations nées des séparations.

Une mère de famille devenue sociologue

Plaidoyer passionné pour l’enfant, le livre d’Évelyne Sullerot est aussi un récit enlevé, écrit par une de ses principales protagonistes, et une magnifique leçon d’histoire. En l’espace d’une vie, le chemin parcouru semble immense.

L’histoire commence avec la loi de 1920, qui interdit non seulement l’avortement et la contraception, mais le fait même d’en parler, favorisant un monde clandestin de faiseuses d’anges et de médecins plus ou moins louches. Après guerre, la volonté de vivre et de construire est immense, les couples croient en l’amour et au mariage, ils veulent des enfants, mais ils veulent aussi limiter le nombre des grossesses. Pour cela, le principal moyen est le contrôle sexuel par le mari (coït interrompu), du moins dans les pays européens méridionaux : la contraception est donc l’affaire des hommes. Dans les pays anglosaxons et scandinaves, en revanche, un mouvement est amorcé vers une contraception partagée (notamment par les moyens mécaniques).

En 1955, à la suite d’un voyage aux États-Unis, où elle a visité les centres de « birth control », la gynécologue Marie-André Weill-Hallé ose présenter une communication à l’Académie des Sciences Morales et Politiques sur le sujet. Trois académiciens la soutiennent : le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, Gabriel Marcel, philosophe catholique, et l’écrivain Georges Duhamel, qui est médecin. Un compte rendu succint paraît dans le journal Le Monde. À sa lecture, Évelyne Sullerot, maman de trois enfants et épouse d’un médecin réputé, écrit à Marie-André Weill-Hallé pour lui proposer de fonder une association, composée uniquement de femmes, dans le but de faire évoluer les mentalités et les lois.

Malgré les dangers réels qu’à l’époque courent les femmes adhérant à l’association, le succès est immense : entre 150 000 et 200 000 adhésions en deux ans. D’abord intitulée « la Maternité heureuse », l’association change de nom pour accueillir les hommes et devient le Mouvement Français pour le Planning Familial. Cependant, sa radicalisation et sa politisation entraînent le départ de Marie-André Weill-Hallé, peu avant l’adoption de la loi sur la contraception de 1967, dite loi Neuwirth. Évelyne Sullerot quittera le mouvement un peu plus tard. Entretemps, elle est devenue sociologue, avec une compétence reconnue internationalement.

Pilule, sexe et ADN, 3 révolutions qui ont bouleversé la famille. Fayard 2006.
La famille, une affaire publique. avec Michel Godet. La Documentation Française, 2005.

Entretien paru dans le n°5018 du 15 mai 2006 du Panorama du Médecin




     
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