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Changement climatique : penser la complexité
 
Toussaint Jean-François
septembre 2015, par serge cannasse 

Les modalités par lesquelles le changement climatique en cours est susceptible d’altérer la santé des populations sont nombreuses : multiplication des phénomènes extrèmes (inondations, tempêtes, etc), sécheresse de nombreux territoires, avec atteinte de la production agricole et risques majorés d’incendie, etc. Mais la situation n’est pas univoque et se complique du fait d’autres problèmes : inégalités sociales de santé, population vivant de plus en plus sur les littoraux, résistances antibiotiques (avec un risque majeur de résurgence de maladies infectieuses), etc. Malheureusement, les responsables et les populations n’agissent le plus souvent qu’au pied du mur.

Professeur de physiologie (à l’université Paris Descartes), cardiologue (à l’AP-HP) et directeur de l’IRMES (Institut de recherche biomédicale et d’épidémiologie du sport), Jean-François Toussaint a présidé le groupe du HCSP sur les impacts sanitaires du changement climatique.

Toussaint JF-08Quel est l’impact du changement climatique sur la santé ?

Il est d’abord direct, au travers de deux phénomènes : d’une part, l’augmentation de la température moyenne au-delà de son optimum, compris entre 20 et 25°C en France, accroit toutes les morbi-mortalités ; d’autre part, l’élévation de la fréquence et de l’intensité des phénomènes extrêmes (tempêtes, ouragans, canicules) augmente la morbi-mortalité des populations vulnérables, notamment les personnes âgées, comme on a pu le constater lors de la canicule de 2003.

D’autres phénomènes rendent cet impact indirect, en particulier les modifications de la végétation, de la biodiversité et de la production agricole. Celle-ci pourrait varier très largement. Pendant les canicules de 2010 en Russie et de 2012 aux Etats-Unis, elle a chuté considérablement, posant des problèmes d’approvisionnement et de nombreux impacts économiques, notamment sur le cours mondial des céréales.

Le nombre de régions touchées par les sécheresses risque d’augmenter, s’accompagnant de déplacements de populations, de baisse de productivité agricole et d’un accroissement du risque de conflits. Certains changements environnementaux pourraient être brutaux. L’augmentation de la température s’accompagne d’une élévation du risque d’incendie, déjà perceptible : autrefois localisé sur le pourtour méditerranéen, il s’étend à présent vers le nord en Aquitaine et Poitou-Charentes. Sécheresse et risque d’incendie changeront les conditions de vie des populations affectées.

En un siècle et demi, un ensemble de phénomènes, inédits dans l’histoire de l’humanité, a induit une “transition épidémiologique”, caractérisée notamment par un doublement de l’espérance de vie et une évolution des principales causes de mortalité : initialement infectieuses, elles sont aujourd’hui dégénératives, en rapport avec le vieillissement. Les apports alimentaires quotidiens riches en graisse et en sucres ont doublé, les rendements agricoles ont été décuplés. Or le maintien des conditions environnementales ayant permis ces changements n’est pas certain, parce qu’ils reposent notamment sur une exploitation énergétique considérable des réserves fossiles.

Nous courons le risque d’une seconde transition épidémiologique, à rebours de la précédente : les maladies infectieuses redeviendraient les premières causes d’altération de la santé humaine.

Plusieurs facteurs y concourent. Le premier est l’intensification des échanges internationaux des biens et des personnes, par tous les types de transport, déplaçant microorganismes, parasites et vecteurs de maladies. L’utilisation actuelle des insecticides et des antibiotiques provoque aussi l’émergence et la sélection de nouvelles espèces infectantes, entraînant des pathologies végétales, animales ou humaines (telle que le SARM – staphylococcus aureus résistant à la méthicilline).

L’abondance et la répartition géographique de ces espèces dépend de l’état de l’environnement. Ainsi, de nouveaux vecteurs de maladies apparaissent dans des secteurs jusque là indemnes. Par exemple, le moustique Aedes albopictus, vecteur de la dengue et du chikungunya, est aujourd’hui présent dans le sud-est de la France, et les premiers cas autochtones de ces maladies ont été récensés. Nous assistons aussi au retour de maladies anciennes, comme la tuberculose, avec des potentiels nouveaux de résistance aux schémas thérapeutiques conventionnels.

De plus, les difficultés économiques de nombreux pays fragilisent leurs populations, surtout les plus précaires, aggravant les difficultés pour les approvisionner en médicaments mais aussi en aliments de bonne qualité et en eau potable.

Le changement climatique n’est donc pas seul en cause.

Certainement pas. Il faut faire attention à ne pas se contenter de simples relations de cause à effet. Les phénomènes observés sont d’abord le produit d’interactions complexes, non linéaires. La tempête Xynthia qui a frappé l’Europe en 2010 n’avait rien d’exceptionnel, mais sa conjonction avec des coefficients de marées élevés a entraîné des inondations catastrophiques sur certains littoraux. Ses conséquences ont été aggravées par un facteur très sous-estimé, mais fondamental : le changement démographique. La population augmente et se localise de plus en plus sur les littoraux, en France comme ailleurs dans le monde. Un nombre croissant de personnes est ainsi soumis au risque d’inondation/submersion, ce qui implique d’envisager dès maintenant certaines relocalisations de structures immobilières.

Autre exemple : la concentration de la population dans les grands centres urbains pourrait poser d’importantes difficultés d’approvisionnement en cas de diminution des productions agricoles (par exemple, à la suite d’une sécheresse). L’accroissement des contraintes économiques peut encore les aggraver, avec un risque supplémentaire d’augmentation des inégalités de santé. Ces conséquences ont un poids accru pour les personnes vulnérables, en particulier les sujets les plus âgés, au sein d’une population française vieillissante.

Que faire ?

Il faut d’abord écarter certaines utopies sympathiques, mais irréalistes, comme la construction de tours urbaines dédiées à l’agriculture (comment ensoleiller les étages inférieurs s’étendant sur plusieurs hectares et fournir les éléments nécessaires à la croissance végétale – transport de l’eau et des nutriments hors sol – sans énergie ?) ou les villes “vivrières” (les jardins urbains n’ont pas la surface suffisante pour alimenter l’ensemble de la population citadine). Le principe de concentration urbaine est au contraire celui qui a prévalu à la construction de la cité, délégant aux périphéries la responsabilité de fournir les sites de production alimentaire, consommateurs d’espace – environ 0,2 à 1 hectare de terre agricole per capita - tout en accroissant la "densité neuronale" et décisionnaire au cœur des métropoles.

Deux paramètres sont incontournables : le long terme et la complexité. La recherche doit se focaliser sur la compréhension des phénomènes interactifs (théories des structures dissipatives, des systèmes ouverts hors équilibre, d’auto-organisation, etc). Ce travail a commencé avec des succès certains. Ainsi, le mode de propagation de l’épidémie de grippe A/H1N1 avait été anticipé par un modèle théorique en réseau, plusieurs années avant son déclenchement, même si la prédiction du lieu d’émergence (le Mexique, et non l’Asie du Sud-Est) reste encore difficile.

Il est également nécessaire de créer une structure dédiée aux interactions climat et santé, en intégrant l’idée de gouvernance du très long terme. La société civile peut constituer un puissant levier pour l’implication des responsables politiques.

Enfin, et surtout, les émissions de gaz carbonique doivent être drastiquement réduites : ce sont les principales responsables de l’augmentation des températures. Il faudra donc inéluctablement renoncer à une part de notre consommation d’énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz) en augmentant par exemple la part active de nos principaux déplacements de courte portée (marche, vélo), dont on connait par ailleurs les effets bénéfiques sur la santé. Car l’enjeu est clair : si la température augmente de 4 à 6°C à la fin du siècle, il est possible que le contrôle des événements ne soit plus à notre portée.

Comment mobiliser la société civile ?

C’est difficile. L’humain a une forte tendance, comme le reste du vivant, à ne se préoccuper que du court terme ; il se soucie peu des conséquences sur ses descendants parce qu’il en capte très difficilement les tenants et les aboutissants. En 1972, était publié le premier rapport « Les limites de la croissance » par Donna et Dennis Meadows, qui envisageaient plusieurs scenarios possibles des relations entre l’humanité et son environnement. Quarante ans après, trois évaluations indépendantes (en 2008 et 2010) attestent que la trajectoire réelle de l’humanité fut celle que le rapport qualifiait de « business as usual » : on ne changera rien à nos comportements tant que la catastrophe ne sera pas imminente et perceptible.

Un excellent exemple est celui de l’érosion du littoral de Soulac sur mer, en Gironde. L’océan y avance de 50 mètres par décennie. Un immeuble - Le Signal - construit dans les années 60 à 200 mètres du rivage est aujourd’hui au bord de la falaise de sable créée par l’avancée de l’océan. La commune est à quelques dizaines de mètres derrière. La solution logique consiste à la déplacer … Qui prendra la décision avant que l’immeuble ne s’écroule ?

La population mondiale est aujourd’hui essentiellement urbaine et le sera de plus en plus ( 60% dans les années 2020). La principale conséquence est qu’elle perd tout contact avec la nature et ne la comprend plus. Sommes-nous conscients de notre dépendance à ces éléments aussi fondamentaux que l’énergie, l’alimentation, l’eau ? Que savons-nous de la biodiversité ?

Il est important que soient effectuées des recherches anthropologiques sur ce qui fait changer les comportements. Or seules de très longues séries temporelles peuvent mettre en évidence des variations significatives d’ordre technique, sociologique ou physiologique dévoilant nos marges d’adaptation. Il faudra associer ces résultats à ceux obtenus dans d’autres domaines pour rendre compte de la complexité des phénomènes. L’avenir n’est pas certain, pas même le pire, mais il nous faut agir vite et dès à présent.

Cet entretien a d’abord été publié dans le numéro 940 d’avril 2015 de la Revue du Praticien Médecine Générale




     
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  opinion tuberculose pays d’origine événements indésirables maladies infectieuses promotion de la santé climat
     
     
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