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Tuer la joie
janvier 2015, par serge cannasse 

La démocratie est la forme la plus aboutie de l’affrontement réglé entre des opinions divergentes sur les manières de vivre ensemble. Elle est fragile. Elle a besoin de la liberté d’expression et celle-ci a besoin du rire. Les seules limites en sont la diffamation et l’incitation à la haine. La leçon de la manif Charlie est claire : que les sinistres de tous bords nous foutent la paix !

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Le lendemain des colossales manifestations de dimanche, un éditorialiste américain écrit dans le prestigieux New York Times que la France est le « creuset » de l’Europe, voire même du monde occidental. Parmi les raisons qu’il en donne, une est frappante : « La France a toujours été le pays des extrêmes. (…) De nouveau, elle est le lieu où des forces violentes et anciennes s’affrontent et où les incertitudes culturelles, à propos de l’Islam, du sécularisme, du nationalisme, de l’Europe et de la modernité elle-même, suggèrent que de nouvelles pourraient bientôt apparaître. » Pour le mieux ou pour le pire.

En somme, pour lui, la France est le lieu même de la démocratie, dont elle engage l’avenir, parce que, qu’on le veuille ou non, c’est principalement en Occident qu’elle fonctionne. Dimanche, les Français ont montré avec fierté qu’ils y tiennent. Ils oublient souvent qu’elle a été, qu’elle reste et qu’elle sera toujours un combat, pour une raison simple : elle repose sur l’incertitude des opinions et le pari que du débat bien réglé peut naître et prospérer un vivre ensemble. Elle s’oppose frontalement aux certitudes religieuses aussi bien que laïques. La liberté lui est consubstantielle, à la fois but et moyen. Dont celle de rire, de se moquer, de railler, d’exagérer, y compris et surtout des certitudes de l’adversaire pourvu que celui-ci ne soit pas diffamé ou pris pour un objet de haine : c’est un aspect de la fraternité. Tout le monde y a droit : égalité.

Cela peut choquer certains croyants qu’on rigole avec leur dieu, ou même avec Dieu. Une amie m’a rapporté les propos d’une catholique, par ailleurs bien sous tous rapports : « Après tout, les gens de Charlie l’ont bien cherché : ils ont blasphémé. » J’ai toujours un peu peur quand on se moque de ma « religion », la démocratie, mais de là à brandir le blasphème … Le Christ sur la croix : « Seigneur ! Seigneur ! pourquoi m’as tu abandonné ? » C’est pas du doute, ça ?

Il y a deux choses que le rire accompagne toujours : la liberté et la joie de vivre. L’esprit de sérieux est sinistre. C’est le gars qui anime les pas franchement marrants Carnets de santé qui vous l’affirme ! Ça n’a rien à voir avec la religion ou la laïcité. Contrairement à une opinion largement répandue par ignorance, l’islam a une sérieuse tradition de joyeux moqueurs. Et autant les récents papes m’ont désolé, autant le nouveau me plait : il a le sens de l’humour.

Continuons à débattre, à nous engueuler, à nous prendre à parti. Les survivants de Charlie se sentent dépassés par les événements. Ben oui ! ce qui leur est arrivé va bien au-delà d’eux. Le moment de stupeur passé, nous prenons à bras le corps notre fragilité de démocrates. Les Français ne s’intéressent pas à la politique ? Laissez moi rire !

Ross Douthat. France, The Crucible of Europe. New-York Times, 12 janvier 2015.

Photo : Paris, janvier 2015 ©serge cannasse




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2 Messages de forum

  • Tuer la joie

    19 janvier 2015 16:15, par Frédéric Orobon
    J’aime beaucoup votre contribution qui rappelle bien qu’en plus d’être des criminels ou des tyrans, les fanatiques sont de tristes sires qui ne s’autorisent à sourire, et encore, que du malheur qu’ils infligent aux autres. Umberto Eco l’a bien montré dans Le nom de la rose et, pour sa part, Kant écrivait qu’"une religion qui rend l’homme sombre est fausse". Ainsi, si ce en quoi nous croyons nous attriste ou nous remplit de mauvaise joie, autant passer à autre chose avant qu’il ne soit trop tard ! Quant au blasphème, il suffira de rappeler que notre législation l’ignore. A ce sujet, une des rares paroles religieuses rassurantes nous vient du grand rabbin de France, Haïm Korsia qui a déclaré ceci : « Si quelque chose est blasphématoire pour moi, je ne le regarde pas ». Voilà qui est simple et vrai. Enfin, pour ce qui est de Carnets de santé, je pense qu’il peut alimenter la joie de penser.
  • Tuer la joie

    19 janvier 2015 16:32, par Frédéric Orobon
    En lien avec l’envoi de tout à l’heure : http://www.lanouvellerepublique.fr/Toute-zone/Actualite/24-Heures/n/Contenus/Articles/2015/01/18/Les-religieux-de-moins-en-moins-Charlie-face-aux-caricatures-2190373

    Voir en ligne : Les religieux de moins en moins "Charlie" face aux caricatures

 
     
   
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