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À propos du livre de Gøsta Esping-Andersen : " Trois leçons sur l’État-providence "
 
Une protection sociale tournée vers l’avenir
février 2008, par serge cannasse 

Voici environ un an, Gøsta Esping-Andersen donnait une série de trois conférences à Paris (organisées par la République des Idées et la revue Esprit). Ces trois "leçons" du grand sociologue danois sont aujourd’hui éditées, avec une préface de Bruno Palier. Elles proposent une réorientation radicale de la protection sociale : passer d’une logique de réparation à une logique de prévention, avec comme priorités les enfants, les femmes et les personnes âgées, comme "mot d’ordre" : investir dans le futur et comme maître d’oeuvre un État Providence réinventé.

Le site de la République des Idées propose un texte de présentation du livre par Bruno Palier. Merci à celui-ci de m’autoriser à en reproduire ici de larges extraits, en attendant un compte-rendu plus complet de cet ouvrage fondamental. Rappelons que Gøsta Esping-Andersen est celui qui a donné une catégorisation des régimes européens de protection sociale qui fait encore aujourd’hui référence (social-démocrate - pays scandinaves, libéral - pays anglo-saxons, conservateur-corporatiste - pays d’Europe continentale).

La protection sociale de la période industrielle

" Les systèmes d’assurance sociale (...) sont l’émanation et le support de la société industrielle. Ils naissent au XIXe siècle avec la révolution industrielle et son corrélat social : l’émergence du salariat. Destinées à garantir la continuité du revenu des ouvriers qui ont perdu les solidarités familiales et locales de la société agricole, elles permettent en même temps aux patrons de s’assurer la fidélité, la stabilité et la qualité de leur main-d’oeuvre.

Au cours des trente années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, (…) les dispositifs de protection sociale permettent de soutenir et de relancer la croissance économique : ils sont créateurs d’emploi (professions sanitaires, sociales et d’administration de la protection sociale) ; ils permettent de soutenir la capacité à consommer de ceux qui ne peuvent plus travailler (pour cause de maladie, chômage, vieillesse, invalidité) ; dans la mesure où ils garantissent une sécurité du revenu, ils libèrent l’épargne de protection et permettent de consacrer une part croissante des revenus à la consommation ; ils sont aussi des instruments de relance de la consommation (par le biais d’une augmentation des prestations sociales ou de créations d’emplois dans les services sociaux publics).

Elle permet en même temps de répondre aux besoins sociaux de l’époque : améliorer la santé de la population (...), lutter contre la pauvreté, (...) alors (...) concentrée sur les personnes âgées, et soutenir la nouvelle répartition des rôles sociaux. Alors que dans les sociétés agricoles, tout le monde travaillait à la ferme (les hommes, les femmes et les enfants), la société industrielle définit une nouvelle répartition des tâches, où les hommes garantissent le revenu et la protection sociale de l’ensemble du ménage, les enfants sont de plus en plus scolarisés, et les femmes supposées rester à la maison et prendre en charge les travaux domestiques.

La nécessaire adaptation de la protection sociale à la société post-industrielle

La société post-industrielle ne ressemble (pas) à la société industrielle (…) Les femmes travaillent, les couples divorcent, la fécondité baisse, l’espérance de vie s’allonge considérablement, la pauvreté se déplace. La pauvreté n’est plus concentrée chez les personnes âgées, c’est aujourd’hui le problème de femmes seules avec enfants, de personnes sans diplômes, sans qualification, de chômeurs de longue durée. Toutes ces personnes bénéficient de très peu de protection de la part des systèmes traditionnels.

Les protections fondées sur les assurances sociales (…) s’avèrent mal adaptées pour protéger des parcours professionnels plus mobiles, plus chaotiques, souvent plus précaires, typiques de la nouvelle économie. Dans ce nouveau contexte, les politiques sociales (…) sont dénoncées comme un coût, et non plus présentées comme un moyen de soutenir l’économie.

Penser la protection sociale comme un investissement

Gøsta Esping-Andersen propose d’abandonner la perspective statique qui se contente de soulager les difficultés présentes des individus ou bien de maintenir les revenus perdus, pour adopter une perspective dynamique qui pense les problèmes sociaux en termes de trajectoire de vie. Il s’agit de passer de politiques sociales réparatrices et compensatrices à une stratégie préventive fondée sur une logique d’investissement social.

Il s’agit en somme de préparer plutôt que de réparer, de prévenir, de soutenir, d’armer les individus et non pas de laisser fonctionner le marché, puis d’indemniser les perdants. (...) Les politiques sociales peuvent retrouver une utilité économique, si elles sont conçues non plus comme une dépense (un coût) qui intervient après la croissance économique, mais comme un facteur de richesses futures.

Dans cette perspective, ce sont les femmes et les enfants d’abord qui devraient attirer notre attention. (…) Aider les enfants à acquérir les compétences adaptées aux activités de pointe, permettre aux femmes de travailler : autant de garanties d’une croissance plus forte et de meilleurs revenus pour l’État-providence.

Les femmes et les enfants d’abord

Il est crucial de favoriser l’emploi des femmes et l’égalité entre les femmes et les hommes par le développement des services sociaux de prise en charge des enfants et d’autres personnes dépendantes. essentiel aussi bien pour les enfants que pour rendre compatibles vie familiale et vie professionnelle. Une véritable politique d’égalité devrait donc aussi viser à « féminiser » les traits de la vie des hommes, en les incitant à s’investir davantage auprès des enfants et dans le foyer.

Lutter contre la pauvreté des enfants et leur garantir les meilleures conditions de garde et d’éveil doit à la fois permettre de prévenir l’exclusion (la pauvreté sévit le plus chez les adultes issus de milieux pauvres) et de préparer une main-d’oeuvre mieux formée, qualifiée et mobile (une socialisation précoce en crèche permet de réduire considérablement les risques de difficultés scolaires). Pour ce faire, il est nécessaire à la fois de garantir un revenu minimal à toutes les familles (…) et de favoriser le développement des modes collectifs de prise en charge des enfants.

Dans le domaine des retraites comme ailleurs, le souci d’égalité doit encore une fois prévaloir, en maintenant l’équité entre générations mais aussi à l’intérieur des générations.

L’investissement social public paraît plus efficace et plus juste que le recours au marché ou aux familles. Si l’on opte pour les dépenses privées, alors les inégalités engendrées par le marché se reproduiront."

Gøsta Esping-Andersen, avec Bruno Palier. Trois leçons sur l’État-providence. Seuil - Collection La république des idées. 10,50 euros.

Texte de Bruno Palier
La République des Idées
Entretien avec Bruno Palier dans Carnets de santé




     
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