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Une utopie concrète : les hackerspaces
septembre 2015, par serge cannasse 

A une époque où le travail est massivement identifié comme une source de souffrance, est-il possible de revendiquer un travail jouissif, source de plaisir en lui-même, et de ne pas seulement le rêver, mais le pratiquer ? Autrement dit, existe-t-il aujourd’hui ce que le sociologue Michel Lallement appelle des « utopies concrètes » ? Eh ! bien oui, un peu partout en Europe et aux Etats-Unis, principalement dans les grandes villes. Ce sont des gens qui se réclament du mouvement « make » (faire) et se nomment eux-mêmes « hackers ».

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Le hacker, un bricoleur collectif et militant

Le « hack » est un coup de hache qui fend en une seule fois une bûche de bois. A son image, le hacker est celui qui sait résoudre de manière simple et élégante un problème technique complexe. En plus, il y prend du plaisir : le travail est une fin en soi. Jusqu’ici, il ne se distingue guère du bricoleur, ou du bidouilleur comme préfère l’appeler Michel Lallement. Il y a pourtant des différences.

En premier lieu, le hacker participe d’un « individualisme collectif ». Il travaille seul, mais aime s’entourer des autres pour recevoir ou donner des conseils, avoir des idées, partager une passion, etc. Il faut y ajouter, du moins aux Etats-Unis, une grande confiance dans le pouvoir émancipateur de la technique, notamment informatique et internet. Mais le hack peut porter sur à peu près n’importe quoi, comme la menuiserie ou la cuisine.

De nombreux hackers se retrouvent dans des « hackerspaces », sortes d’ateliers où sont mis à leur disposition plans de travail, outils, documentation et réseaux relationnels. Notre sociologue a passé un an dans l’un des plus célèbres d’entre eux, Noisebridge, dans la Silicon Valley.

Comme beaucoup d’autres hackerspaces, son inspiration est résolument anarchiste, dans la mouvance de la contreculture californienne, qui ne s’est pas interrompue vers le milieu des années 70, contrairement à ce qui s’est passé en France. Il faut d’ailleurs remarquer que le premier hackerspace est berlinois, qu’il est célèbre dans le mouvement « make » et qu’il existe encore ! La seule règle proclamée de Noisebridge est : « Be excellent to each other », ce qu’on pourrait traduire par : « Donne à chacun le meilleur de toi-même. » Dans la plupart des hackerspaces, les décisions collectives se prennent par consensus, le vote, qu’il soit à mains levées ou secret, étant réputé être un facteur de division. Autres avantages : renforcer les liens sociaux par la discussion, permettre à chacun de s’approprier chaque décision.

La hiérarchie n’est pas rejetée : elle se fait par le talent, jugé par les pairs. Elle est aussi produite par l’ancienneté, notamment pour les problèmes organisationnels dont la solution est difficile : ce sont bien souvent les seniors qui ont en charge de la trouver, et le font effectivement. Mais tout un chacun a en principe accès au hackerspace et peut y travailler ce que bon lui semble, pourvu qu’il ne nuise pas aux autres.

Changer la société par son mode de vie

La contestation de la société est largement partagée, mais tous ne militent pas ardemment pour la changer ou la dénoncer. C’est un point qui fait l’objet de nombreux débats. Ainsi Noisebridge a fréquemment la visite du FBI pour ses liens avec le réseau Tor (qui permet de ne pas être tracé sur internet), mais la plupart de ses membres condamnent l’activité des crackers, ces pirates souvent confondus avec les hackers et dont le but est d’entrer dans des systèmes informatiques pour les détruire ou les piller.

Si le hacker a l’intention de changer la société, ça n’est pas tant en s’engageant politiquement qu’en proposant de nouveaux outils et mode de vie : il participe à la création d’un nouveau rapport au travail dans des espaces émancipés. Cela ne veut pas dire qu’il y habite, comme dans les communautés inspirées du mouvement hippie, quoiqu’il ne renie pas la référence. Cela n’implique pas non plus qu’il ait coupé tout lien avec les entreprises ou le marché. A leur égard, il y a un continuum de positions possibles, depuis le rejet pur et simple (rare) jusqu’à l’emploi plus ou moins bien payé dans le secteur privé, en passant par l’éventuelle commercialisation de ses trouvailles. Mais la règle d’or est de ne pas travailler d’abord pour la rentabilité.

09999011-Paris

De sérieuses limites

Cette « utopie concrète » a-t-elle des chances de transformer notre rapport au travail ? Il est tentant de le penser en prenant l’exemple de Google et ses conditions de travail exceptionnelles. Ainsi chaque employé peut consacrer un cinquième de son temps à faire ce qu’il veut ; la moitié des innovations de l’entreprise viennent de ce temps-là ! Mais il y a aussi de sérieuses limites. Il semble bien d’abord que les hackerspaces soient fréquentés principalement par des hommes blancs issus de la classe moyenne ou aisée qui, même s’ils ont souvent eu des rapports difficiles avec l’école, ont été éduqués par des parents technophiles, cultivés et ouverts. Certains ont le plus grand mal à respecter le travail de « care », fourni principalement par les femmes … La vocation des hackerspaces n’est clairement pas de secours social : la solidarité avec les démunis, qui ne manquent pas en Californie, est très relative. Le fonctionnement par consensus a des travers bien analysés par plusieurs sociologues (par exemple, influence décisive de certaines personnalités charismatiques au détriment de membres plus effacés). De nombreux hackers ont une double vie : en entreprise, où rien ne change, et dans leurs espaces de travail.

Autonomie au travail, autonomie du travail

Mais, conclut Michel Lallement, ce mouvement pose de manière nette le problème de l’autonomie : au travail ou du travail ; autrement dit, la capacité des travailleurs à jouer avec les règles établies par d’autres, notamment en ce qui concerne le but du travail, ou celle d’établir collectivement ses propres règles et la finalité du travail. Les hackers manipulent les deux types : ni extérieurs au fonctionnement social, dont ils s’inspirent bien souvent tout en s’y opposant, ni pleinement intégrés, ils inventent des « poches d’émancipation » qui sont peut-être les germes de la société de demain.

Michel Lallement. L’âge du faire. Hacking, travail, anarchie. Seuil, 2015. 448 pages, 25 euros. Le livre est construit à la fois comme un récit historique et un récit de voyage. On y apprend une foule de choses sur les débuts de l’informatique personnelle (Microsoft, Apple entre autres) et sur mes mouvements alternatifs californiens, mais aussi européens. Passionnant.

On pourra lire la critique du livre par Nicolas Auray, parue sur le site La vie des idées : Hackers à l’ouvrage , ainsi que sur le même site la critique de Dominique Méda sur un précédent ouvrage de Michel Lallement (Le travail sous tension) : Le travail dans tous ses états . Enfin, un article de Monique Dagnaud sur Larry Lessig, créateur des licences Creative Commons, sur son engagement en politique : Larry Lessig, de la Silicon Valley à la Maison Blanche .

Photos : Paris, 2009 © serge cannasse




     
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1 Message

  • Une utopie concrète : les hackerspaces

    27 septembre 2015 14:41
    En complément, sur cette logique potentiellement émancipatrice, voir peut-être aussi : « Fab labs », « makerspaces » : entre innovation et émancipation ?, Revue internationale de l’économie sociale : Recma, Numéro 334, octobre 2014, p. 85-97. URI : http://id.erudit.org/iderudit/1027278ar

    Voir en ligne : http://id.erudit.org/iderudit/1027278ar

 
     
   
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