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Logiques de l’enfant du désir
 
Yonnet Paul
décembre 2007, par serge cannasse 

La mort a reculé : elle ne frappe plus guère les jeunes âges, comme autrefois, mais se concentre dans l’extrême vieillesse, du moins dans nos pays riches. L’opinion commune n’en tire guère d’autre conséquence que l’augmentation des dépenses de santé. Pour Paul Yonnet, ce recul de la mort a des répercussions bien plus considérables : il forme nos façons d’être et de vivre ensemble, d’avoir des enfants (ou de ne pas en avoir), de les éduquer, ...

Né en 1948, Paul Yonnet est sociologue, spécialiste du sport, des loisirs et de la mode. Dans ce domaine, ses principaux ouvrages ont fait date (Jeux, modes et masses en1985, Systemes des sports en 1998, Huit lecons sur le sport en 2004, tous publiés chez Gallimard). Il travaille actuellement à l’UNAF (Union nationale des associations familiales).

Malgré les progrès de la contraception, le nombre des avortements reste stable en France depuis plusieurs années. Vous en donnez une interprétation très originale, qui ne laisse guère de place à la prévention.

En réponse à la réduction de la mortalité, un processus de réduction de la fécondité s’est engagé en France à partir du 18ème siècle, un peu plus tard dans d’autres pays. C’est ce qu’on appelle la transition démographique. Ce phénomène a une conséquence décisive : l’élimination progressive de tous les enfants non désirés. Désormais, on considère qu’un enfant doit d’abord être désiré pour avoir une vie acceptable, autonome, et une identité. En même temps, se met en place le rattrapage de la contraception manquée ou inexistante : l’avortement de masse. L’avortement a toujours existé, mais auparavant, il était rare, parce qu’extrèmement dangereux : avant la découverte de l’asepsie, la femme était en danger de mort. Quand la pilule est découverte, il y a encore environ 40 % d’enfants non désirés, pour une fécondité qui a déjà considérablement fondu grâce à la mise en œuvre, par les couples, d’une contraception naturelle fondée sur le coït interrompu et la raréfaction des relations sexuelles.

Contraception et avortement appartiennent à la même logique de l’enfant du désir. Les femmes qui recourent le plus volontiers à l’avortement sont celles qui ont un accident de contraception, donc qui utilisent un moyen contraceptif. Le taux des avortements peut être diminué, mais il ne s’annulera pas. Il reste et restera à un niveau important dans toutes les sociétés développées.

Cela n’est pas vrai des pays qui n’ont pas connu de contraception naturelle et qui ont été confrontés brutalement à la légalisation de l’avortement. Ainsi, en URSS ou en Roumanie, il y a eu des taux d’avortements supérieurs de 2 à 4 fois à ceux des naissances : les femmes et les couples n’avaient pas intégré le changement de mentalité et n’avaient aucune contraception chimique et médicalisée. Là, il s’est offert et il s’offre une pente abrupte de diminution de l’avortement.

Vous soutenez que les campagnes visant à la réduction du nombre d’avortements sont même dangereuses.

Les démographes distinguent 3 catégories de naissances : désirées et bien planifiées, désirées mais mal planifiées (l’enfant n’arrive pas au moment voulu) et non désirées. Depuis l’introduction de la contraception chimique, le taux des naissances mal planifiées a été divisé par deux et celui des naissances non désirées par trois. Si les sociétés occidentales parviennent à les supprimer, elles auront des problèmes de survie à long terme, sauf si éventuellement, la science réussit à donner une seconde vie de fécondité aux femmes, après 50 ans. La France a la meilleure démographie européenne, elle reste pourtant en deça du seuil de renouvellement des générations.

Surtout, les études démographiques montrent que les couples ne peuvent avoir la descendance qu’ils désirent qu’à la condition de ne pas l’avoir quand ils le désirent. S’ils réussissent à éliminer les naissances mal planifiées, alors ils n’auront pas la descendance qu’ils déclarent souhaiter.

Vous donnez une très grande importance à la famille.

Dans la société moderne, la fonction de la famille est absolument cardinale et ordinale, puisque c’est sa famille qui décide de l’infrastructure psychologique d’un individu. Adulte, il n’aura de cesse d’évoluer avec les mêmes types de besoins et de dépendance aux autres que ceux qu’il aura connus à ses premiers stades de développement. La cellule familiale est donc au fondement de la société moderne : c’est elle qui produit et reproduit l’infrastructure psychologique de l’individu. De ce point de vue, elle a plus d’importance qu’autrefois, même quand elle est réduite à son atome de parenté le plus simple.

Il n’y a donc pas de fragilisation de la famille ?

Il y a fragilisation dans la mesure où la divortialité est importante. Mais ce qui compte n’est pas le niveau de celle-ci, c’est que le pic des divorces se situe entre 3 et 7 ans de mariage. Cela contredit formellement toutes les explications par la longueur de la conjugalité liée à l’allongement de la vie. Si cela était vrai, on observerait une augmentation des divorces avec la longueur du lien conjugal, or ça n’est pas du tout le cas.

Par ailleurs, il y a un changement dans le mode d’entrée dans le mariage. Autrefois, le mariage était l’acte premier, signifiant l’entrée dans la vie sexuelle et l’arrivée possible et immédiate d’enfants. La société s’en servait pour contrôler le niveau de la fécondité, en imposant l’âge minimal, tardif, auquel les jeunes gens y avaient accès. La morale était la conséquence d’un besoin social.

Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’interdire les relations sexuelles avant le mariage puisque la contraception et l’avortement légal garantissent la société contre un excès des naissances, vieille obsession du monde occidental. Les jeunes gens ont donc des relations sexuelles, suivies à plus ou moins brève échéance d’une vie de couple puis souvent d’un premier enfant : en France, 60 % des premières naissances ont lieu avant le mariage, qui survient après, dans le couple initial ou après une séparation. Le désir de mariage arrive donc après une série de désirs successifs : de sexualité, de conjugalité, d’enfant. On dit que le mariage est en crise, mais il est très probable que dans une génération, les deux tiers des couples continueront à se marier, à se remarier ou à contracter une alliance conjugale. C’est bien ce désir d’alliance qui est difficile à expliquer.

Le point important est que le schéma d’entrée dans la famille est complètement bouleversé. Désormais, c’est l’enfant qui fait la famille, le mariage intervient pour sceller une union.

Peut on imaginer une déconnexion de ces désirs entre eux, voire en faisant un peu de science-fiction, que le désir de grossesse puisse devenir distinct du désir d’enfant ?

Aujourd’hui, le désir d’enfant se forme à l’écart du désir sexuel. En outre, il n’est plus d’avoir une descendance, mais d’avoir un enfant précis. A la limite, l’idéal serait que cet enfant désiré ne soit pas souillé par la relation sexuelle et procède d’une sorte « d’immaculée conception ». C’est pourquoi la procréation médicalement assistée, en particulier la fécondation in vitro, a été si facilement acceptée. C’est pourquoi aussi il y a un tel degré de sympathie pour la revendication des homosexuels d’avoir des enfants.

Second point, la plupart des femmes veulent connaître l’expérience de la grossesse au moins une fois dans leur vie, parce que c’est ce qui fait leur spécificité au monde, en tant que femmes. Chaque fois qu’elles sont enceintes, elles sont confrontées à la question entièrement nouvelle et terrible de savoir si elles le gardent ou non. C’est la question enfouie, non dite, colmatée. Pour certains enfants « désirés », elle peut devenir : suis je né sur une sorte de cimetière d’enfants non désirés ?

Autrefois, c’était la norme : on faisait des enfants de remplacement par anticipation, les gens sachant plus ou moins intuitivement que beaucoup disparaissaient avant l’âge de 20 ans (en moyenne, un sur deux). On essayait en fait de constituer des fratries, une descendance avec si possible deux mâles. Aujourd’hui, cette idée est repoussante. Les enfants n’acceptent pas de naître par accident, ils veulent avoir été programmés pour eux-mêmes. Quand le processus de gestation sera entièrement maîtrisé, si cela arrive, les questions posées à l’humanité seront redoutables.

Cet enfant désiré devient un adulte qui veillit.

Il s’est passé un phénomène formidable en deux siècles et demi, qui n’a jamais existé auparavant dans l’histoire des hommes et dont la plupart des conséquences n’ont jamais été étudiées. La mort a reculé. Autrefois dispersée dans tous les âges de la vie, mais en particulier dans les âges jeunes, elle s’est concentrée dans la vieillesse. L’enfant et le jeune adulte, jusqu’à un âge variable, vers 35-40 ans, sont assurés de vivre. La mort, autrefois au centre de la vie, est sortie de leur esprit, sauf accident, elle est alors considérée comme très injuste, et sauf décès de parents ou de proches, ils vivent dans un sentiment d’immortalité.

Or, la disparition de la mort de masse aux âges jeunes va de pair avec l’hypermédicalisation. Je compare cette situation avec la consommation massive de vitamine C de synthèse alors que le scorbut a disparu. Nous nous retrouvons alors dans le paradoxe d’être à la fois assurés de vivre et constamment chez les médecins ou à leur contact. Tout notre environnement est d’ailleurs soumis à l’idéologie de la médicalisation, en particulier tout ce qui concerne notre alimentation, avec parfois des excès ridicules : une publicité pour un aliment sucré accompagnée d’un message déconseillant le même aliment !

On peut bien entendu faire attention à ce que l’on mange, mais il faut se garder de transformer les repas en protocoles hygiéniques que les individus doivent eux-mêmes contrôler. J’observe avec inquiétude la montée d’une redoutable culpabilisation de la maladie : le patient serait malade parce que coupable ; dans ses comportements, il aurait fait quelque chose de mal. Ah ! si la maladie n’était que cela.

Pourtant les gens ne suivent pas vraiment les conseils des médecins.

Le temps passé à manger est important, c’est normal qu’il devienne un lieu de conflit. Beaucoup de gens font corps avec ce qu’ils mangent. Il y a aussi un aspect magique : l’individu se sent en bonne santé parce qu’il sait ce qu’il doit manger, même s’il cherche à satisfaire un certain nombre de plaisirs différents, par exemple, en s’autorisant à manger beaucoup pendant les repas de fêtes. Ce qui caractérise l’autonomie de l’individu, c’est précisément le caractère kaléidoscopique de ses comportements : il est à facettes, il veut tout et son contraire, il est lui-même un supermarché, quelqu’un qui a plusieurs dimensions, avec un comportement alimentaire tantôt hygiéniste, tantôt pour satisfaire une envie, tantôt pour façonner son corps, etc.

Le recul de la mort rend compte de l’hypermédicalisation ?

Nous savons tous que si la mort a reculé, c’est aussi grâce aux progrès de la médecine. Que cela lui donne une position de force et que les gens lui en soient reconnaissants me paraît normal. Ce qui se comprend moins est la puissance qu’avait la médecine aux époques où il fallait éviter de voir les médecins !

La révolution pasteurienne a entraîné une transformation des mentalités difficile à imaginer, et je veux en profiter pour dire au passage qu’aucun autre savant que Louis Pasteur n’a à ce point transformé l’histoire de l’humanité. Jusqu’à la fin du 19ème siècle, le modèle prédominant est celui de la génération spontanée. Les hommes vivent en pensant que la maladie peut les frapper instantanément, sans cause. Après Pasteur, la médecine guérit, mais aussi prévient : quand il est élu à l’Académie de médecine, avec une seule voix d’écart, il donne les conseils de base de l’asepsie, devant une assemblée qui ne le croit pas. Pour tous aujourd’hui, la médecine sait, et si elle ne sait pas, elle va savoir. La médecine a changé nos manières d’être.

Adolescence, individualisme et démocratie

Les thèmes abordés dans cet entretien sont loin d’épuiser le livre dont il part (Le recul de la mort, Gallimard 2006). Somme d’érudition au service d’analyses sur les sujets les plus variés et très souvent à contre-courant d’idées largement partagées, il est aussi l’occasion de surprises parfois savoureuses (le chapitre sur Rousseau vaut le détour à lui seul).

Au moins deux de ces analyses touchent aux questions de santé. Celle sur l’adolescence d’abord, devenue une « interminable période de potentialisation d’une croissance sociale considérablement différée » (travail, autonomie de revenus, arrivée d’un enfant, achat d’équipements et de biens de consommation lourds, par exemple, une maison). En bref, la société évite au jeune de se confronter au monde réel. Cependant, ce jeune a d’abord été un enfant, que ses parents ont poussé à développer son « autonomie », par souci de lui montrer qu’il est bien un enfant désiré pour lui-même (d’où la crise de l’interdit). Adolescent, il se retrouve doté d’un moi hypertrophié, qui ne demande qu’à s’exprimer. Ce paradoxe de l’adolescence est à l’origine de ce que Paul Yonnet appelle les « conduites d’épuisement de l’attente » (rave party, par exemple), la fascination pour la futilité et les pathologies de maîtrise du réel (tentatives de suicide, anorexie, toxicomanies).

Ce paradoxe s’alimente à la conception occidentale de l’éducation, qui consiste à séparer l’école de tout le reste. Aussi, pour Paul Yonnet, l’urgence est elle de réarticuler l’appareil éducatif avec le réel : c’est en effet lui qui organise les temps de vie et forme aux relations avec la société.

Il ne faut pas en conclure que ces processus aboutissent à un individu isolé et coupé des autres, uniquement soucieux de lui-même. C’est même exactement le contraire, « puisque c’est du désir qu’ont les autres qu’il vive, ou pas, que va dépendre son existence entière, à partir des moments fondateurs de la relation qu’il construira avec le monde » (ses relations familiales). D’où « la tragédie de l’individu moderne » : « Ce n’est pas d’être soi qui fatigue et déprime, c’est ne pas pouvoir être soi dans le désir que les autres ont, ou non, de vous qui épuise et rend mélancolique l’homme moderne. »

L’individualisme est ainsi le contre poids de la démocratie, et non son effet, comme le veulent les analyses les plus courantes (issues de Tocqueville). Alors que celle-ci place au centre « l’égalité des conditions », et la compétition, l’individualisme « place au centre le désir d’être accueilli par les autres, comme une condition de la vie commune. »

Entretien paru (sans l’encart) dans le n° 5072 du 1er octobre 2007 du Panorama du médecin




     
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